ni un journal ni un blog
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Je rêve et me prélasse là où se jette dans l’Atlantique le courant d’Huchet. Soudain je le vois débarquant de sa pirogue transatlantique. Il ressemble étrangement à Don Durito, le scarabée chevalier servant du Sup Marcos. Il a l’air d’avoir voyagé longtemps, il semble épuisé. A-t-il fait le tour du Pacifique pour éviter le canal de Panamá ? Il me contourne imprimant fièrement la trace sur le sable avec ses petites mains et ses petites pattes, marmonnant : "une question, une question, une question..." . Une démarche élancée si vive que je n’ai pas la présence d’esprit de me présenter et de lui offrir à boire. J’ai juste le temps de sortir mon petit appareil photo numérique pour le photographier de dos.
Plus tard en le cherchant je m’aperçois que la trace laissée par ses petites pattes sur ce parchemin de sable forme des lettres, des phrases, un long texte...
Le monde est grand comment ? – “Vas-y”, dit Durito
Je regarde la montre. Il est 3 heures du matin, j’ai les paupières qui tombent et la casquette sur les yeux, donc je lui répond sans hésiter :
Je prends le crayon et le cahier. Durito dicte :
“Mais si tu le vois d’en bas, le monde a une telle ampleur qu’un seul regard ne suffit pas pour l’envelopper, mais qu’il faut beaucoup de regards pour le compléter. Vu d’en bas, le monde regorge de mondes, presque tous peints de la couleur de l’exploitation, de la misère, du désespoir, de la mort. Le monde en bas s’agrandit sur les côtés, surtout vers le côté gauche, et il est fait de plein de couleurs, presque autant qu’il y a de personnes et d’histoires. Et il grandit en arrière, vers l’histoire qui l’a fait monde d’en bas ; et il grandit sur lui-même avec les luttes qui l’éclairent bien que la lumière d’en haut s’éteigne, et il rêve même si le silence d’en haut l’écrase, et il grandit en avant devinant dans chaque cœur qui le porte l’aube que feront naître ceux qui en bas sont ceux qu’ils sont. Vu d’en bas, le monde est si grand qu’il contient beaucoup de mondes et malgré ça il reste encore de la place pour, par exemple, une prison. “C’est-à-dire pour résumer, vu d’en haut le monde rapetisse et il n’y a de la place que pour l’injustice. Et, vu d’en bas, le monde est tellement spacieux qu’il y a de la place pour la joie, la musique, le chant, les danses, le travail dans la dignité, la justice, l’opinion et la façon de penser de tout le monde, peu importe leurs différences si en bas ils sont ce qu’ils sont.” C’est à peine si j’ai eu le temps de noter. Je relis la réponse de Durito et je lui demande :
Durito s’en va. Je continue à écrire pendant que dans le ciel la lune se consume avec la lubrique caresse de la nuit.
Après avoir laissé son message, Don Durito s’en est sans doute retourné là-bas, dans la Forêt de Lacandone, sur le dos de sa tortue "Pégase"...
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