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Gros plan, visage, masque

Notes en vrac

dimanche 20 janvier 2008

Extraits de textes, retrouvés soulignés au crayon de papier, accolés à deux films courts, 2’...

Quels sens se dégagent de tout cela ?


L’image-affection : visage et gros plan

L’image-affection, c’est le gros plan, et le gros plan, c’est le visage... Eisenstein suggérait que le gros plan n’était pas seulement un type d’image parmi les autres, mais donnait une lecture affective de tout le film. C’est vrai de l’image-affection : à la fois c’est un type d’image et une composante de toutes les images. Nous ne sommes pas quittes pour autant. En quel sens le gros plan est-il identique à l’image-affection toute entière ? Et pourquoi le visage serait-il identique au gros plan, puisque celui-ci semble opérer seulement un grossissement du visage, et aussi de beaucoup d’autres choses ? Et comment pourrions-nous dégager, du visage grossi, des pôles capables de nous guider dans l’analyse de l’image-affection ?
Partons d’un exemple qui, précisément, n’est pas de visage : une pendule qu’on nous présente en gros plan plusieurs fois. Une telle image a bien deux pôles. D’une part elle a des aiguilles animées de micro-mouvements au moins virtuels, même si on nous la montre une seule fois, ou plusieurs fois à longs intervalles : les aiguilles entrent nécessairement dans une série intensive qui marque une montée vers..., ou tend vers un instant critique, prépare un paroxysme. D’autre part elle a un cadran comme surface réceptive immobile, plaque réceptive d’inscription, suspens impassible : elle est unité réfléchissante et réfléchie.
La définition bergsonienne de l’affect retenait exactement ces deux caractères : une tendance motrice sur un nerf sensible. En d’autres termes, une série de micro-mouvements sur une plaque nerveuse immobilisée. Quand une partie du corps a dû sacrifier l’essentiel de sa motricité pour devenir le support d’organes de réception, ceux-ci n’auront plus principalement que des tendances au mouvement ou des micro-mouvements capables, pour un même organe ou d’un organe à l’autre, d’entrer dans des séries intensives. Le mobile a perdu son mouvement d’extension, et le mouvement est devenu mouvement d’expression. C’est cet ensemble d’une unité réfléchissante immobile et de mouvements intenses expressifs qui constitue l’affect. Mais n’est-ce pas la même chose qu’un Visage en personne ? Le visage est cette plaque nerveuse porte-organes qui a sacrifié l’essentiel de sa mobilité globale, et qui recueille ou exprime à l’air libre toutes sortes de petits mouvements locaux que le reste du corps tient d’ordinaire enfouis. Et chaque fois que nous découvrirons en quelque chose ces deux pôles, surface réfléchissante et micro-mouvements intensifs, nous pourrons dire : cette chose a été traitée comme un visage, elle a été « envisagée » ou plutôt « visagéifiée », et à son tour elle nous dévisage, elle nous regarde... même si elle ne ressemble pas à un visage. Ainsi le gros plan de pendule. Quant au visage lui-même, on ne dira pas que le gros plan le traite, lui fasse subir un traitement quelconque : il n’y a pas de gros plan de visage, le visage est en lui-même gros plan, le gros plan est par lui-même visage, et tous deux sont l’affect, l’image-affection.
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CINEMA 1 - L’image-mouvement –
chapitre 6, p125 – Gilles DELEUZE – Les éditions de minuit -

jeudi, à midi et demi

7. Année Zéro – Visagéité (extrait)

Le visage n’est pas animal, mais il n’est pas plus humain en général, il y a même quelque chose d’absolument inhumain dans le visage. C’est une erreur de faire comme si le visage ne devenait inhumain qu’à partir d’un certain seuil : gros plan, grossissement exagéré, expression insolite, etc. Inhumain dans l’homme, le visage l’est dès le début, il est par nature gros plan, avec ses surfaces blanches inanimées, ses trous noirs brillants, son vide et son ennui. Visage-bunker. Au point que si l’homme a un destin, ce sera plutôt d’échapper au visage, défaire le visage et les visagéifications, devenir imperceptible, devenir clandestin, non pas par un retour à l’animalité, ni même par des retours à la tête, mais par des devenirs-animaux très spirituels et très spéciaux, par d’étranges devenirs en vérité qui franchiront le mur et sortiront des trous noirs, qui feront que les traits de visagéité même se soustraient enfin à l’organisation du visage, ne se laissent plus subsumer par le visage, taches de rousseur qui filent à l’horizon, cheveux emportés par le vent, yeux qu’on traverse au lieu de s’y regarder, ou de les regarder dans le morne face-à-face des subjectivités signifiantes.

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Une langue est toujours prise dans des visages qui en annoncent les énoncés, qui les lestent par rapport aux signifiants en cours et aux sujets concernés. C’est sur les visages que les choix se guident et que les éléments s’organisent : jamais la grammaire commune n’est séparable d’une éducation des visages.

Gilles DELEUZE, Félix GUATTARI – Capitalisme et schizophrénie, p209 – MILLE PLATEAUX

Bonne année 2006

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Le dieu-despote n’a jamais caché son visage, au contraire : il s’en fait un et même plusieurs. Le masque ne cache pas le visage, il l’est.

Gilles DELEUZE, Félix GUATTARI – Capitalisme et schizophrénie, p145 – MILLE PLATEAUX


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