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Moi, Albert Jacquard, ministre de l’Éducation, je décrète :

vendredi 13 novembre 2009

Ce texte d’Albert JACQUARD est paru dans le journal l’Humanité le 22 mars 1999.

CONTEXTE :
A l’époque le ministre de l’éducation nationale, de la recherche et de la technologie était Claude ALLÈGRE, et la ministre déléguée, chargée de l’enseignement scolaire Ségolène ROYAL...
Le 4 mars 1999, Claude ALLEGRE, Ministre de l’Education Nationale de la Recherche et de la Technologie, présentait la charte du " Lycée pour le XXIe siècle " au Conseil Supérieur de l’Education.
Je mets en téléchargement cette charte sous le texte d’Albert Jacquard pour que vous puissiez mesurer tout le chemin parcouru depuis...


Moi, Albert Jacquard, ministre de l’Éducation, je décrète :

Préambule : L’Éducation nationale ne doit pas préparer les jeunes dont l’économie ou la société ont besoin. La finalité de l’éducation est de provoquer une métamorphose chez un être pour qu’il sorte de lui-même, surmonte sa peur de l’étranger, et rencontre le monde où il vit à travers le savoir. Moi, ministre de l’Éducation nationale, je n’ai qu’une obsession : que tous ceux qui me sont confiés apprennent à regarder les autres et leur environnement, à écouter, discuter, échanger, s’exprimer, s’émerveiller. À la société de s’arranger avec ceux qui sortent de l’école, aux entreprises d’organiser les évaluations et la formation de leur personnel à l’entrée des fonctions. Il faut que les rôles cessent d’être inversés : l’éducation nationale ne produira plus de chair à profit.

Article premier : Il faut supprimer tout esprit de compétition à l’école. Le moteur de notre société occidentale est la compétition, et c’est un moteur suicidaire. Il ne faut plus apprendre pour et à être le premier.

Article deuxième : L’évaluation notée est abandonnée. Apprécier une copie, ou pire encore, une intelligence avec un nombre, c’est unidimentionnaliser les capacités des élèves. Elle sera remplacée par l’émulation. Ce principe, plus sain, permettra la comparaison pour progresser, et non pour dépasser les camarades de classe. Mettre des mots à la place des notes sera plus approprié.

Article troisième : Les examens restent dans leur principe, sachant que seuls les examens ratés par l’élève sont valables. Ils sont utiles aux professeurs pour évaluer la compréhension des élèves. Mais les diplômes ou les concours comme le baccalauréat sont une perte de temps et sont abolis. Sur tous les frontons des lycées figurera l’inscription : " Que personne ne rentre ici s’il veut préparer des examens. "

Article quatrième : Les grandes écoles (Polytechnique, l’ENA…) sont remises en question dans leur mode de recrutement. La sélection, corollaire nécessaire de la concurrence, et qui régissait l’entrée dans ces établissements, ne produisait que des personnalités conformistes, incapables de créativité et d’imagination. Pour entrer à l’ENA, des jeunes de vingt-cinq ans devaient plaire à des vieux de cinquante ans. Ce n’était pas bon signe.

Article cinquième : Les enseignants n’ont plus le droit de se renseigner sur l’âge de leurs élèves. Les dates de naissances doivent être rayées de tous les documents scolaires, sauf pour le médecin de l’école. Il n’est plus question de dire qu’un enfant est en retard ou en avance, car c’est un instrument de sélection. Chacun doit avancer sur le chemin du savoir à son rythme, et sans culpabilisation ou fierté par rapport aux camarades de classe. Par contre, un professeur a le devoir de demander à l’élève ce qu’il sait faire pour adapter son enseignement, éventuellement programmer un redoublement. Le redoublement est d’une réelle utilité s’il n’a pas de connotation de jugement.

Article sixième : Chaque professeur sera assisté d’un professeur de philosophie. Il faut en effet doubler l’accumulation des connaissances d’une approche par les concepts. Il faut en particulier passer par l’histoire des sciences, resituer les connaissances par rapport aux erreurs historiques d’interprétation des savoirs. Il faut que les élèves aient conscience des enjeux politiques qui se cachent derrière le progrès scientifique. On pourra rester quelques semaines sur un même concept, plutôt que de saupoudrer du savoir dans chaque cours.

Article septième : Le travail des professeurs par disciplines est annulé au profit du travail en équipe. La progression du travail des classes ne doit pas être perturbée par des impératifs de programme.

Article huitième : Chaque personne disposera dans sa vie, vers la fin de la trentaine, de quatre années sabbatiques afin de faire le point, se réorienter, apprendre d’autres choses. Chacun a le droit de vouloir changer de métier ou de vocation, parce qu’il n’est pas évident de se déterminer définitivement à dix-huit ans.

Article neuvième : le ministère de l’Économie ne dictera plus ses besoins au ministère de l’Éducation. Dorénavant, le ministre de l’Économie donnera tous les moyens nécessaires à l’Éducation nationale pour réussir sa vocation.

Albert Jacquard


Charte " Lycée pour le XXIe siècle " du 4 mars 1999

Son introduction :

La réforme du lycée a été élaborée à partir des onze principes
présentés par le Ministre et débattus en commissions au Parlement en
Juillet 1998 et qui en constituent les fondements. Ces principes
résultent à la fois de la consultation sur les savoirs au lycée, organisée
de décembre 1997 à mai 1998, et des arbitrages du Ministre. À partir de
là, une consultation très large a été entreprise auprès des associations
de spécialistes, des organisations syndicales et des mouvements
pédagogiques ; chacun y a apporté suggestions et propositions. La
réforme doit être considérée ainsi, comme une oeuvre collective résultant
de ces consultations. Elle se situe dans le prolongement de celle initiée
par Lionel Jospin en 1990.
L’acquisition de savoirs solides est l’exigence première de
l’enseignement au lycée. Le lycée est d’abord un lieu où l’on acquiert
une culture générale, technologique ou professionnelle. Il doit aussi
permettre l’apprentissage d’une citoyenneté fondée sur les valeurs
républicaines. L’égalité des chances doit entrer dans les faits, grâce à
des programmes bien construits et à l’aide diversifiée apportée aux
élèves. Ceux qui ont le plus de difficultés ou qui sont issus de milieux
défavorisés doivent être particulièrement aidés et soutenus mais les
élèves qui réussissent mieux doivent pouvoir aussi épanouir leurs
talents. Cette double ambition est indissociable.
La réforme sera mise en oeuvre par étapes afin de permettre aux
enseignants de la préparer dans de bonnes conditions et de respecter
la réglementation sur la confection des programmes.

Pour lire la suite :

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Lycée pour le XXIe siècle

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