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"Un ouvrier sympathique" par Roland Barthes

Une critique de "Sur les Quais" d’Elia Kazan

mercredi 27 septembre 2006

Je crois que Barthes a très rarement écrit sur le cinéma. Il s’agit ici d’une critique d’un film que certains qualifiaient à l’époque de « gauche ». Brando décroche un premier Oscar de meilleur acteur en 1954.
Barthes nous parle ici , à propros de ce film, de volonté de mystification grâce à l’identification au « bon » personnage et des caricatures des « mauvais », il nous renvoie à Brecht et à la nécessité de créer une distanciation du rôle…
Bref, ce texte écrit entre 54 et 56 est de plus en plus d’actualité au vu du Cinéma et de la télé d’aujourd’hui.


Un ouvrier sympathique

Le film de Cazan Sur les Quais est un bon exemple de mystification. Il s’agit, on le sait sans doute, d’un beau docker indolent et légèrement brute (Marlon Brando), dont la conscience s’éveille peu à peu grâce à l’Amour et à l’Eglise (donnée sous forme d’un curé de choc, de style spellmanien). Comme cet éveil coïncide avec l’élimination d’un syndicat frauduleux et abusif et semble engager les dockers à résister à quelques-uns de leurs exploiteurs, certains se sont demandé si l’on avait pas affaire à un film courageux, à un film de « gauche », destiné à montrer au public américain le problème ouvrier.

En fait, il s’agit encore une fois de cette vaccine de la vérité, dont j’ai indiqué le mécanisme tout moderne à propos d’autres films américains : on dérive sur un petit groupe de gangsters la fonction d’exploitation du grand patronat, et par ce petit mal confessé, fixé comme une légère et disgracieuse pustule, on détourne du mal réel, on évite de le nommer, on l’exorcise.

Il suffit pourtant de décrire objectivement les « rôles » du film de Cazan, pour établir sans conteste son pouvoir mystificateur : le prolétariat est ici constitué par un groupe d’êtres veules, courbant le dos sous une servitude qu’ils voient bien sans avoir le courage de l’ébranler ; l’Etat (capitaliste) se confond avec la Justice absolue, il est le seul recours possible contre le crime et l’exploitation : si l’ouvrier parvient jusqu’à l’Etat, jusqu’à sa police et ses commissions d’enquête, il est sauvé. Quant à l’Eglise, soue les apparences d’un modernisme m’as-tu-vu, elle n’est rien de plus qu’une puissance médiatrice entre la misère constitutive de l’ouvrier et le pouvoir paternel de l’Etat-patron. A la fin d’ailleurs, tout ce petit prurit de justice et de conscience s’apaise bien vite, se résout dans la grande stabilité d’un ordre bienfaisant, où les ouvriers travaillent, où les patrons se croisent les bras, et où les prêtres bénissent les uns et les autres dans leurs justes fonctions.

C’est la fin même, d’ailleurs, qui trahit le film, au moment où beaucoup ont cru que Cazan signait astucieusement son progressisme : dans la dernière séquence, on voit Brando, par un effort surhumain, parvenir à se présenter en bon ouvrier consciencieux devant le patron qui l’attend. Or ce patron est visiblement caricaturé. On a dit : voyez comme Cazan ridiculise perfidement les capitalistes.

Marlon BrandoC’est ici le cas ou jamais d’appliquer la méthode de démystification proposée par Brecht, et d’examiner les conséquences de l’adhésion que dès le début du film nous donnons au personnage principal. Il est évident que Brando est pour nous un héros positif, auquel, malgré ses défauts, la foule entière accroche son cœur, selon ce phénomène de participation, hors duquel, en général, on ne veut pas voir de spectacle possible. Lorsque ce héros, plus grand encore d’avoir retrouvé sa conscience et son courage, blessé, à bout de forces et pourtant tenace, se dirige vers le patron qui lui rendra du travail, notre communion ne connaît plus de bornes, nous nous identifions totalement et sans réfléchir, avec ce nouveau Christ, nous participons sans retenue à son calvaire. Or l’assomption douloureuse de Brando conduit en fait à la reconnaissance passive du patronat éternel : ce que l’on nous orchestre, en dépit de toutes les caricatures, c’est la rentrée dans l’ordre ; avec Brando, avec les dockers, avec tous les ouvriers d’Amérique, nous nous remettons, dans un sentiment de victoire et de soulagement, entre les mains d’un patronat dont il ne sert plus de rien de peindre l’apparence tarée : il y a longtemps que nous sommes pris, empoissés dans une communion de destin avec ce docker qui ne retrouve le sens de la justice sociale que pour en faire hommage et don au capital américain.

On le voit, c’est la nature participative de cette scène qui en fait objectivement un épisode de mystification. Dressés à aimer Brando dès le début, nous ne pouvons plus à aucun moment le critiquer, prendre même conscience de sa bêtise objective. On sait que c’est précisément contre le danger de tels mécanismes, que Brecht a proposé sa méthode de distanciation du rôle. Brecht aurait demandé à Brando de montrer sa naïveté, de nous faire comprendre qu’en dépit de toute la sympathie que nous pouvons avoir pour ses malheurs, il est encore plus important d’en voir les causes et les remèdes. On peut résumer l’erreur de Cazan en disant que ce qu’il importait de donner à juger, c’était beaucoup moins le capitaliste que Brando lui-même. Car il y a beaucoup plus à attendre de la révolte des victimes que de la caricature de leurs bourreaux.

ROLAND BARTHES – MYTHOLOGIESUn ouvrier sympathique – Editions du Seuil (1957)


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