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Le sommeil de la raison engendre des monstres
Par Abbas Fahdel
mardi 12 mai 2026, par
Le sommeil de la raison engendre des monstres. Non pas des créatures fantastiques ou mythologiques surgies des ténèbres, mais des monstres bien réels, façonnés par les mains humaines lorsque la pensée renonce à sa responsabilité.
Dans sa célèbre gravure El sueño de la razón produce monstruos, Francisco de Goya n’évoquait pas seulement les cauchemars individuels, il parlait aussi des sociétés. Ces moments où la lucidité s’affaiblit, où l’esprit critique s’endort, où la conscience cesse de résister. Alors quelque chose se dérègle profondément : la peur commence à penser à la place de la raison.
Quand la raison s’efface, les rumeurs deviennent des certitudes. Les préjugés prennent la forme de lois. Les mensonges se déguisent en vérités. Et la violence finit par trouver des discours pour se justifier.
Les monstres ne naissent pas d’un seul coup. Ils s’installent progressivement dans les fissures morales des sociétés. Ils grandissent dans les périodes de fatigue collective, lorsque les peuples cessent de questionner ce qu’on leur montre, lorsqu’ils acceptent des réponses simplistes à des réalités complexes, lorsqu’ils abandonnent le doute au profit des slogans.
Alors l’irrationnel commence à gouverner les consciences. On invente des ennemis. On transforme la différence en menace. On appelle prudence ce qui n’est parfois que peur. On appelle sécurité ce qui devient domination. Et l’on finit par considérer l’injustice comme quelque chose de normal.
L’histoire humaine est traversée par ces moments où des sociétés entières ont accepté l’inacceptable parce que la raison avait cessé de jouer son rôle. Non pas faute d’intelligence, mais faute de courage moral. Car penser véritablement exige parfois de résister au confort des certitudes et à la facilité de l’obéissance.
Le sommeil de la raison ne commence pas seulement avec la haine. Il commence parfois avec le silence. C’est pourquoi les monstres les plus dangereux ne sont pas toujours ceux qui crient. Ils peuvent aussi prendre le visage de l’indifférence : ce moment où l’on détourne le regard, où l’on préfère ne pas savoir, où l’on laisse les autres décider du vrai, du juste et de l’humain.
On croit souvent que les monstres surgissent des marges. Pourtant, ils grandissent aussi au cœur des sociétés ordinaires, nourris par l’habitude, la peur, la passivité et le renoncement. Ils prospèrent lorsque la conscience cesse de s’émouvoir, lorsque l’empathie disparaît, lorsque l’autre n’est plus perçu comme un être humain, mais comme une menace, un chiffre ou une abstraction.
C’est pourquoi la raison n’est pas seulement une faculté intellectuelle. Elle est une vigilance morale. Elle exige de questionner ce que l’on entend, de résister aux manipulations, de refuser les simplifications qui transforment les êtres humains en catégories ennemies. Elle oblige aussi à préserver l’empathie, sans laquelle la pensée devient froide et peut elle-même servir la violence.
Car une raison sans conscience peut produire des systèmes cruels. Mais une société sans raison laisse le champ libre aux monstres. Le véritable danger commence lorsque les deux s’endorment ensemble : la pensée et la conscience.
Alors le mal ne paraît plus choquant. Il devient acceptable. Puis normal. Et enfin invisible. Et c’est souvent dans ce silence-là que les monstres grandissent le mieux.
Voir en ligne : Le texte d’Abbas Fahdel
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