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Quand les institutions culturelles deviennent des annexes du pouvoir
Par Abbas Fahdel
samedi 31 janvier 2026, par
Il fut un temps où l’on entrait dans les grandes institutions culturelles par la force d’une œuvre, la densité d’une pensée, la singularité d’une voix. Aujourd’hui, on y entre comme on reçoit une décoration : pour services rendus à l’ordre dominant, pour conformité idéologique, pour utilité symbolique. La littérature n’est plus qu’un prétexte ; la politique, elle, a pris toute la place.
L’élection récente de Boualem Sansal à l’Académie française n’est pas une reconnaissance littéraire : c’est un signal politique. Un geste adressé au sommet de l’État, aux plateaux de télévision, aux éditorialistes rassurés. Peu importe la qualité réelle de l’œuvre ; ce qui compte, c’est le profil : compatible, lisible, exploitable. La Coupole n’est plus un lieu de pensée, mais une vitrine.
Cette élection entérine un parcours idéologique désormais bien documenté : essentialisation du monde musulman, discours récurrents sur l’“incompatibilité” de l’islam avec la modernité, liens réguliers avec l’extrême droite européenne et reprises de ses thèses sécuritaires et identitaires. Sansal n’est pas un écrivain dérangeant : il est devenu un fournisseur de récits clés en main pour les plateaux réactionnaires, régulièrement célébré par les mêmes réseaux politiques et médiatiques qui promeuvent la peur culturelle comme horizon politique.
L’Académie française fonctionne aujourd’hui comme un relais culturel respectable d’une idéologie devenue centrale : celle du choc des civilisations. Sous couvert de défense de la langue, de la République ou de la laïcité, elle consacre des figures qui diffusent un récit binaire et paresseux : un Occident supposément menacé, assiégé par un Islam essentialisé, figé, réduit à une force étrangère, hostile, incompatible.
L’élection d’Alain Finkielkraut en est l’un des exemples les plus explicites. Discours obsessionnel sur l’islam, essentialisation constante des populations musulmanes, rhétorique du déclin et de la perte, complaisance envers les thèses identitaires : son entrée sous la Coupole consacre une posture, celle de l’intellectuel réactionnaire parfaitement ajusté à l’économie médiatique de la peur culturelle.
Avant lui, Jean Raspail, auteur du Camp des Saints, texte matriciel de l’imaginaire d’extrême droite européenne, chantre assumé de la peur raciale et de l’invasion fantasmée, fut célébré, honoré, protégé. L’Académie n’ignorait rien de l’usage politique de ses écrits ; elle a simplement choisi de les blanchir au nom du style, comme si l’idéologie pouvait être dissoute dans la langue.
Pour ces « élus », comme pour Sansal, le monde arabe et musulman n’existe plus comme espace historique, politique ou humain complexe. Il devient un bloc narratif, un problème à commenter, une menace à nommer. Il ne s’agit pas de troubler les certitudes, mais de les confirmer ; non pas de produire de la pensée, mais de certifier de l’angoisse civilisationnelle.
En sacralisant des discours qui opposent cultures, religions et peuples, l’Académie française participe à la naturalisation de la peur, à l’esthétisation du soupçon, à la normalisation de l’islamophobie comme position intellectuelle respectable. La littérature devient un instrument de frontière symbolique : elle ne relie plus, elle sépare ; elle n’éclaire plus, elle désigne. Elle ne protège ni la langue, ni la pensée, elle enterre le sens.
Le même mécanisme est à l’œuvre ailleurs. Le prix Goncourt attribué à Kamel Daoud et Michel Houellebecq, — qu’on le juge mérité ou non sur le plan strictement littéraire — a surtout consacré des figures idéologiques : des écrivains dont l’islamophobie revendiquée, les généralisations sur le monde musulman et le rôle de procureur civilisationnel ont fait des porte-paroles parfaits pour un Occident avide de récits simplificateurs. Le roman devient secondaire ; ce que l’on couronne, c’est une posture, un récit qui conforte plutôt qu’il ne dérange. Là encore, la littérature sert d’alibi.
Dès lors, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Si l’Académie française peut accueillir sans sourciller des idéologues du déclin, des romanciers de la peur raciale ou des polémistes islamophobes, pourquoi l’Académie des sciences ne pourrait-elle pas accueillir Hassen Chalgoumi ? L’absurde n’est plus une provocation : c’est la logique même du système. Quand les institutions cessent de juger selon leurs propres critères, elles deviennent décoratives, creuses.
Ces instances fonctionnent désormais comme des musées de cire : on y expose des figures compatibles, on y neutralise toute pensée critique, on y transforme la langue en outil de gestion symbolique. C’est pourquoi elles devraient être mises à l’épreuve — ou abandonnées à leur propre obsolescence.
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