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L’utopie du langage, Roland Barthes, 1953

samedi 9 septembre 2006

J’ai souvent remarqué que les réflexions et les analyses sur la Littérature pouvait aussi se porter, s’adapter, sur le Cinéma et l’Audio-Visuel. Roland Barthes est un de mes favoris en la matière. Je vous fais partager un de ses textes d’il y a une cinquantaine d’années qui pourrait s’entrechoquer avec nos débats actuels.


"La multiplication des écritures est un fait moderne qui oblige l’écrivain à un choix, fait de la forme une conduite et provoque une éthique de l’écriture. A toutes les dimensions qui dessinaient la création littéraire, s’ajoute désormais une nouvelle profondeur, la forme constituant à elle seule une sorte de mécanisme parasitaire de la fonction intellectuelle. L’écriture moderne est un véritable organisme indépendant qui croit autour de l’acte littéraire, le décore d’une valeur étrangère à son intention, l’engage continuellement dans un double mode d’existence, et superpose au contenu des mots, des signes opaques qui portent en eux une histoire, une compromission ou une rédemption secondes, de sorte qu’à la situation de la pensée, se mêle un destin supplémentaire, souvent divergent, toujours encombrant de la forme.
Or cette fatalité du signe littéraire, qui fait qu’un écrivain ne peut tracer un mot sans prendre la pose particulière d’un langage démodé, anarchique ou imité, de toute manière conventionnel et inhumain, fonctionne précisément au moment où la Littérature, abolissant de plus en plus sa condition de mythe bourgeois, est requise, par les travaux où les témoignages d’un humanisme qui a enfin intégré l’Histoire dans son image de l’homme. Aussi les anciennes catégories littéraires, vidées dans les meilleurs cas de leur contenu traditionnel, qui était l’expression d’une essence intemporelle de l’homme, ne tiennent plus finalement que par une forme spécifique, un ordre lexical ou syntaxique, un langage pour tout dire : c’est l’écriture qui absorbe désormais toute l’identité littéraire d’un ouvrage. Un roman de Sartre n’est roman que par fidélité à un certain ton récité, d’ailleurs intermittent, dont les normes ont été établies au cours de toute une géologie antérieure du roman ; en fait, c’est l’écriture du récitatif, et non son contenu, qui fait réintégrer au roman sartrien la catégorie des Belles-Lettres. Bien plus, lorsque Sartre essaye de briser la durée romanesque, et dédouble son récit pour exprimer l’ubiquité du réel (dans le Sursis), l’écriture narrée qui recompose au-dessus de la simultanéité des évènements, un temps unique et homogène, celui du Narrateur, dont la voix particulière, définie par des accidents bien reconnaissables, encombre le dévoilement de l’Histoire d’une unité parasite, et donne au roman l’ambiguïté d’un témoignage qui peut être faux.

On voit par là qu’un chef-d’œuvre moderne est impossible, l’écrivain étant placé par son écriture dans une contradiction sans issue : ou bien l’objet de l’ouvrage est naïvement accordé aux conventions de la forme, la littérature reste sourde à notre Histoire présente, et le mythe littéraire n’est pas dépassé ; ou bien l’écrivain reconnaît la vaste fraîcheur du monde présent, mais pour en rendre compte, il ne dispose que d’une langue splendide et morte ; devant sa page blanche, au moment de choisir les mots qui doivent franchement signaler sa place dans Histoire et témoigner qu’il en assume les données, il observe une disparité tragique entre ce qu’il fait et ce qu’il voit ; sous ses yeux, le monde civil forme maintenant une véritable Nature, et cette Nature parle, elle élabore des langages vivants dont l’écrivain est esclu : au contraire, entre ses doigts, l’Histoire place un instrument décoratif et compromettant, une écriture qu’il a héritée d’une Histoire antérieure et différente, dont il n’est pas responsable, et qui est pourtant la seule dont il peut user. Ainsi naît un tragique de l’écriture, puisque l’écrivain conscient doit désormais se débattre contre les signes ancestraux et tout-puissants qui, du fond d’un passé étranger, lui imposent la Littérature comme un rituel, et non comme une réconciliation.
Ainsi, sauf à renoncer à la littérature, la solution de cette problématique de l’écriture ne dépend pas des écrivains. Chaque écrivain qui naît ouvre en lui le procès de la Littérature ; mais s’il la condamne, il lui accorde toujours un sursis que la Littérature emploie à le reconquérir ; il a beau créer un langage libre, on le lui renvoie fabriqué, car le luxe n’est jamais innocent : et c’est de ce langage rassis et clos par l’immense poussée de tous les hommes qui ne le parlent pas, qu’il lui faut continuer d’user. Il y a donc une impasse de l’écriture, et c’est l’impasse de la société même : les écrivains d’aujourd’hui le sentent : pour eux, la recherche d’un non-style, ou d’un style oral, d’un degré zéro ou d’un degré parlé de l’écriture c’est en somme l’anticipation d’un état absolument homogène de la société ; la plupart comprennent qu’il ne peut y avoir de langage universel en dehors d’une universalité concrète, et non plus mystique ou nominale, du monde civil.
Il y a donc dans toute écriture présente une double postulation : il y a le mouvement d’une rupture et celui d’un avènement, il y a le dessin même de toute situation révolutionnaire, dont l’ambiguïté fondamentale est qu’il faut bien que la Révolution puise dans ce qu’elle veut détruire l’image même de ce qu’elle veut posséder. Comme l’art moderne dans son entier, l’écriture littéraire porte à la fois l’aliénation de l’Histoire et le rêve de l’Histoire : comme Nécessité, elle atteste le déchirement des langages, inséparable du déchirement des classes : comme Liberté, elle est la conscience de ce déchirement et l’effort même qui veut le dépasser. Se sentant sans cesse coupable de sa propre solitude, elle n’en est pas moins une imagination avide d’un bonheur des mots, elle se hâte vers un langage rêvé dont la fraîcheur, par une sorte d’anticipation idéale, figurerait la perfection d’un nouveau monde adamique où le langage ne serait plus aliéné. La multiplication des écritures institue une Littérature nouvelle dans la mesure où celle-ci n’invente son langage que pour être un projet : la Littérature devient l’Utopie du langage."

Roland Barthes - Le degré zéro de l’écriture - L’utopie du langage, page 62 à 65 -

- Edition du Seuil, 1953 -

Voir aussi :
Roland Barthes : "L’activité structuraliste" ou l’art du montage ?


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